La mémoire est parfois facétieuse, mystérieuse souvent. Pourquoi le souvenir d'une balade en forêt il y a dix ans est-il si tenace quand je peine tant à me rappeler où j'ai mis les clés ce matin ?
Quelque part dans mon lobe temporal est imprimé un souvenir modérément précis mais profondément persistant. Je suis vaguement avachi sur un canapé vaguement défoncé. Sans doute celui en cuir marron. La scène se passe chez mes parents. Ma mère, justement, n'est pas loin. Un soir. Robes de chambre et chocolats chauds, sûrement. J'ai seize ans. Dix-sept ? Dans le prolongement de mon regard, à la distance recommandée de trois mètres, ça s'agite et ça fait du bruit : la télé est allumée. Émission culturelle. Disons pour simplifier - car il faut toujours simplifier - que Pivot, monture abaissée et mèche rebelle de rigueur, nous apostrophe. Un invité, un acteur de théâtre, apparemment. Bof. Laurent Terzieff. Laurent, qui ? C'est l'intervention de ma mère qui résonne encore, à jamais gravée : « Ah, Laurent Terzieff... Ça François, c'est un grand, un très grand ! » Va savoir pourquoi, ce patronyme et son épithète m'ont depuis toujours accompagné, et a fortiori pour encore un bon moment.
La scène se passe dans la salle François Simon d'un théâtre situé à Carouge, un charmant petit village de Suisse romande. Non, ce n'est pas ça. La scène se passe dans la petite île grecque de Lemnos. Dans l'immense grotte qui me fait face vit un vieillard reclus. Décharné, gangréné et oublié des Achéens. Voici Philoctète. De ce corps frêle et mourant rayonne soudain une voix rauque, improbable. Regard pénétré et présence hypnotique. Voici Laurent Terzieff. En os, mais plus tellement en chair. Il geint, il grogne, pourtant sa voix semble presque chanter parfois. Le corps disloqué, en des mouvements simples et lents, décrit la danse pathétique de l'agonie. C'est très simple et incroyablement beau, émouvant. À la fin du spectacle et contre toute attente, c'est le vieux boiteux qui nous a terrassés.
Oui, Laurent Terzieff est un grand, un très grand. Plus que jamais dans le cortex. Et depuis peu dans la rétine.